Le Démon, dans ma chambre haute,
Ce matin est venu me voir,
Et, tâchant à me prendre en faute,
Me dit: «Je voudrais bien savoir,
Parmi toutes les belles choses
Dont est fait son enchantement,
Parmi les objets noirs ou roses
Qui composent son corps charmant,
Quel est le plus doux.» - O mon âme !
Tu répondis à l'Abhorré :
«Puisqu'en Elle tout est dictame,
Rien ne peut être préféré.
Lorsque tout me ravit, j'ignore
Si quelque chose me séduit.
Elle éblouit comme l'Aurore
Et console comme la Nuit ;
Et l'harmonie est trop exquise,
Qui gouverne tout son beau corps,
Pour que l'impuissante analyse
En note les nombreux accords.
O métamorphose mystique
De tous mes sens fondus en un !
Son haleine fait la musique,
Comme sa voix fait le parfum!»
Amusons-nous un peu et analysons sommairement cette merveille! La double comparaison à caractère d'antithèse "Elle éblouit comme l'Aurore/Et console comme la Nuit" indique un parfait mélange d'opposés, une complétion parfaite comme si "Elle" formait un tout harmonieux. Cette idée est d'ailleurs reprise textuellement dans la strophe suivante. D'ailleurs, le vocabulaire de cette même strophe - "harmonie", "note", "accords" - réfère au domaine musical indiquant que la beauté physique dont Baudelaire traite possède un lien étroit avec l'esprit par le biais de la référence musicale, domaine jugé intellectuel. Sur un autre ordre d'idées, l'auteur ne nomme pas une femme en particulier; il désigne toujours celle dont il parle par le pronom "Elle" affublé d'une majuscule au début, ce qui a pour effet de dépersonnaliser ces attraits en les étendants non plus à une seule personne, mais bien à toutes les représentantes de la gente féminine. D'un autre côté, Baudelaire traite aussi de l'étrange réaction des hommes face aux charmes féminins. En effet, la double hypallage "Son haleine fait la musique,/Comme sa voix fait le parfum!" dénote d'un mélange des sens (dits explicitement dans les deux vers précédents). Cette étrange réaction nous indique que les femmes auraient le même effet sur les hommes que la drogue. En effet, certains drogués acquiert une sorte de mélange des sens au bout d'un certain temps comme par exeple l'attribution d'une saveur à une couleur. C'est exactement ce phénomène de synesthésie que l'auteur décrit. Par contre, cette drogue féminine est d'abord et avant tout intellectuelle par la référence musicale. Cette même comparaison drogue-femme est encore plus explicite dans le poème du même auteur et du même livre: "Le Poison".
"l'Horloge" est un fabuleux poème de Baudelaire in Les Fleurs du Mal.
"Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: "Souviens-toi!
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible:
Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse
Chaque instant te dévore un morceau du délice
À chaque homme accordé pour toute sa saison.
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote: Souviens-toi - Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit: Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!
Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor!
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or!
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup! C'est la loi.
Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi!
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.
Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
Où l'auguste Vertu, ton épouse encore vierge,
Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),
Où tout de dira: Meurs, vieux lâche! il est trop tard!""
Pour une incroyable et merveilleuse animation de ce poème:
http://perte-de-temps.com/lhorloge.htm
Merci à Serge (alias le Minotaure) pour cette fabuleuse trouvaille!